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Armand Robin: l'oeuvre libertaire * L'ASSASSINAT DES POÈTES: |
Ce qui suit n'est pas un écrit "
anti-soviétique " au sens où d'ordinaire ce mot s'entend; ce qui est
" à droite " du soviétisme n'a aucun droit à le critiquer, puisqu'il ne fait
que le préparer; seuls, les
révolutionnaires sont fondés à condamner le stalinisme, le considérant comme un
régime
fondamentalement réactionnaire. Le stalinisme représente un effort désespéré pour
briser
définitivement en l'homme la soif d'un monde meilleur; il ne représente que la
radicalisation et la
systématisation de toutes les formes de tyrannie, d'exploitation et de dérision déjà
connues; loin
de rompre avec le passé, le stalinisme est la révélation de ce qu'était déjà depuis
au moins un
siècle notre " civilisation " ; le soviétisme est un système qui vole aux
hommes le peu qui ne leur
avait pas été encore volé; le soviétisme, c'est notre vieux monde enfin réalisant son
horrible
perfection.
Le comportement des dirigeants de l'U.R.S.S. à l'égard de la poésie est symptomatique
à cet
égard.
On a beaucoup reproché à l'ancienne bourgeoisie d'avoir porté aux nues Déroulède et
François
Coppée, tandis qu'elle ignorait Mallarmé; on a eu raison; mais cette bourgeoisie
commettait cette
erreur inconsciemment, presque en parfaite innocence. La nouvelle bourgeoisie, aidée par
ses
conseillers communistes, sait parfaitement reconnaître les siens et, pour les défendre
contre toute menace de la part de l'Esprit, mobilise le gouvernement, la police, les
forces d'argent; sous les noms d'" Union des écrivains soviétiques ", de
" Comité national des écrivains ", elle organise des syndicats de François
Coppée et de Déroulède, édicte: " Malheur à qui ne louera pas nos valets de
plume!"
En outre, une littérature complètement factice, une littérature de faux-témoins est
créée pour
combler par un mensonge habile le vide que ne manquerait pas de laisser apparaître la
suppression pure et simple de toute parole véritable (exemple: la poésie de la
Résistance dans les divers pays d'Europe).
Le bolchévisme n'innove pas à l'égard des poètes, il va simplement un peu plus loin
dans la
voie où déjà s'était engagé ce monde. Naguère, le poète était tenu à l'écart,
parce que considéré
comme " inutile commercialement" ; maintenant il est interdit parce que "
dangereux socialement " (entendez: dangereux pour les oppresseurs) ; Baudelaire,
Rimbaud, Verlaine furent " maudits " ; Blok, Essénine, Maïakovsky, Pasternak
sont littéralement livrés à la mort comme
victimes expiatoires. Alexandre Blok mourant de faim à Moscou en 1920 ne fait qu'"
achever "
Gérard de Nerval dans la misère; Essénine se suicidant ne fait que " couronner
" Rimbaud se
taisant: les anciens maîtres condamnaient officieusement Mallarmé au silence, les
nouveaux
maîtres condamnent officiellement Boris Pasternak à disparaître. L'ancienne bourgeoisie
eût été
malgré tout gênée si Déroulède avait insulté Verlaine; la nouvelle secte
d'oppresseurs admet fort
bien qu'une Elsa Triolet, dont tout le comportement sent l'agent du Guépéou et dont l'oeuvre
est
écoeurante de petite-bourgeoisie, salisse la mémoire de Maïakovsky en se réclamant de
lui.
Il ne peut en être autrement: le monde actuel est " un ": le régime du
capitalisme d'État ne
diffère du régime du capitalisme privé que dans la mesure où il en accentue les tares.
On perd
trop souvent de vue que c'est seulement à une époque récente que le poète s'est
trouvé, non plus accidentellement, mais fondamentalement, en état de rupture avec les
conditions de la vie humaine. Cette rupture a commencé avec le triomphe d'une société
exclusivement matérialiste au début du XIXe siècle ; il s'achève logiquement en Russie
au moment où cette société, se dépouillant enfin de toute hypocrisie, ose aller
jusqu'à ses derniers aboutissements, c'est-à-dire
jusqu'à la suppression de toute condition humaine tolérable. Une fatalité interne porte
ce monde à ignorer l'Esprit, puis à le reléguer dans un coin, puis à le chasser, puis
à le châtier, puis à l'assassiner.
Il y a seulement une ou deux générations, on en voulait aux
poètes pour leur refus de céder devant une société mauvaise mais, du moins, par un
dernier reste de pudeur, on leur permettait de refuser; aujourd'hui, ils doivent approuver
tout ce qui se fait de mal, ils reçoivent du tyran ordre de collaborer aux " plans
quinquennaux ", aux " campagnes politiques ", aux "
pseudo-résistances " et autres entreprises criminelles. On ne laisse plus de choix
qu'entre l'approbation de l'infâme ou la disparition; qui ne consent pas à devenir un
Aragon doit se taire. La pire salissure pour un poète semblait être d'accepter quelque
honneur ou quelque mission de la part des officiels; les poètes autorisés par l'État
prêchent aujourd'hui que quiconque n'aide pas les malfaiteurs mondiaux est le coupable
des coupables. Naguère on considérait, avec une vague crainte, que les poètes
témoignaient de leur époque; la nouvelle variété d'oppresseurs considère qu'ils
doivent servir à tromper. Ils se glorifiaient d'être libres, ils se hâtent aujourd'hui
d'apporter les pièces justificatives de leur servilité. Là où même un Nisard eût
protesté, un Paulhan acquiesce.
C'est très exactement la situation en Russie soviétique. Mais ne nous y trompons pas:
c'est
également, et pour les mêmes raisons, un peu moins visibles seulement, la même
situation dans
tous les pays. Il est normal qu'un monde qui a conscience de son imminente disparition
dans un
cataclysme veuille à tout prix empêcher que subsiste quelque conscience libre capable de
témoigner devant l'avenir de ce qu'il était réellement. D'où la substitution
systématique de la
propagande à la véritable littérature. Ce monde est tellement désespéré qu'il ne
peut qu'être
amené à supprimer les témoins de son désespoir. En Russie, " paradis " où
les hommes ont
quelque vingt ans d'avance dans l'ordre de l'extrême misère, c'est déjà fait; partout
ailleurs,
l'assassinat des poètes est en cours, imperceptible quelques instants encore aux
consciences qui ne se tiennent pas aux aguets.
Un dernier mot: le seul poète de la Russie stalinienne, Boris Pasternak, vient d'être
inscrit sur
une liste noire " pour n'avoir pas écrit d'ouvrage politique " ; las ! le
prétexte même est faux:
Boris Pasternak, malgré son mauvais caractère (dont nous le louons) s'était donné bien
du mal ces quatre dernières années pour être l'Aragon russe; il n'en a pas été
récompensé, le malheureux ! sans doute, même dans l'aragoniserie, n'a-t-il pu tout à
fait dissimuler qu'il était poète !
Armand Robin, Le Libertaire, 4 octobre 1946